La peste a sévi sur plusieurs siècles en Europe, c’est sans doute une des causes de certains raccourcis fait par quelques reconstitueurs, reprenant des idées reçues parfois « tenaces ». Nous avions déjà abordé le sujet dans un précédent blog mais nous avons vu à nouveau paraître, il y a très peu de temps, une interprétation d’une médication estampillée à tort comme médiévale : le trop célèbre « vinaigre des 4 voleurs ».
Rien ne permet d’affirmer que cette préparation, telle que nous la connaissons, soit médiévale. Au contraire, les traces historiques militent au mieux pour une apparition de ce « vinaigre des 4 voleurs » bien après le Moyen Age, au plus tôt au XVIIème siècle.
Vinaigre et protection contre la peste dans les sources
Le Moyen Age
On trouve le vinaigre (étymologiquement vin aigre ou eigre – mais on utilise aussi aisil ou acetum) utilisé dans la préparation de remèdes dans les traités médiévaux, dont certains sont en utilisation interne (sirop acétique, oxymel ou oxyzacarrej, vomitif…). En externe, le vinaigre reste essentiellement un ingrédient utilisé tel quel par exemple pour le lavage des mains ou pour « conforter le coeur » en en respirant les vapeurs. On ne trouve en revanche pas de vinaigre en composition avec des plantes et divers autres ingrédients destiné à se frictionner le corps. Ainsi, aucun vinaigre aromatisé comme celui des 4 voleurs n’est présent dans l’antidotaire Nicolas. Cet ouvrage constitue pourtant la référence des apothicaires au bas Moyen Age.
Lorsqu’on se penche sur les ouvrages plus spécialisés à propos de la peste au Moyen Age, on est face à une littérature abondante. Klebs et Droz recensent pas moins de 130 textes dans leur bibliographie des incunables sur le sujet, donc en se limitant volontairement aux ouvrages uniquement imprimés (rédigés entre 1348 et 1500 dans cette bibliographie). Cette littérature, qui tend à se répéter, distingue classiquement le traitement de la maladie(comment soigner le pesteux) de la préservation de ladite maladie (comment éviter de tomber malade) catégorie dans laquelle se situerait le vinaigre des 4 voleurs.
Au titre des activités et remèdes propres à éviter de contracter la maladie, on retrouve souvent les mêmes conseils. Tout d’abord, s’agissant d’une calamité dont beaucoup pensent qu’il s’agit de la manifestation d’un courroux divin, il convient de respecter les enseignements de l’Eglise… sans oublier de se confesser puisque la mort peut subvenir à tout moment et emporter tout un chacun très rapidement.
« L’homme doit délaisser le pécher, fuir le mal et faire le bien et en humilité ses péchés confesser car en temps pestilencieux la confession et la pénitence sont à être préférés avant toute médecine » (Remède très utile contre fièvre pestilencieuse, version imprimée v.1490 à Paris probablement la traduction française du Tractatus pestilentie (1373) de Jean Jasme (13..-1384?), chancelier de l’université de Montpellier (1364-1384))
Remède tres utile contre la fièvre pestilencieuse
Le respect d’un régime de santé le plus sain possible est également souvent mis en avant. De même l’importance de se trouver en un lieu qui ne soit pas propice à engendrer « infection ou putréfaction ». Certains vents ou locaux ouverts auxdits vents sont, par exemple, suspectés de favoriser l’épidémie. Cette thématique de la putréfaction du corps par le venin de la peste est globalement admis et est répétée à outrance, même lors des siècles suivants (voir par exemple ci-dessous le cas d’Ambroise Paré). Elle est combattue dans les maisons par l’utilisation de fumigations, souvent en utilisant des plantes aromatiques.
« Et tout ainsi que les odeurs aromatiques confortent et consolent le coeur, ainsi par contraire, les odeurs infectent le grèvent et débilitent. […] il est convenable et nécessaire […] de tenir la maison garnie de feu à claire flamme et des fumées des herbes ci après décrites. C’est à savoir, laurier/genèvrier/euphorbe/origan/ que l’on trouve chez les apothicaires absinthe/hysope/rue/armoise et bois d’aloes (calambac) […] Et que cette fumée soit aspirée et attirée dedans le corps par la bouche et par les narines car elle ratifie, affermit et conforte le coeur et les entrailles dedans la personne » (même source)
Parmi les préservatifs de la peste, le vinaigre est effectivement cité pour ses propriétés anti-putréfiantes et on trouve deux types d’indications. D’une part c’est l’un des préservatifs interne que l’on conseille de consommer en période d’épidémie.
« Le vinaigre doit être utilisé à tous les repas en période d’épidémie, non seulement comme aliment, mais aussi comme médicament ; ses deux propriétés résistent à la putréfaction et à la corruption. C’est pourquoi certains préconisent que le pain soit assaisonné d’un peu de vinaigre. Il est conseillé de prendre un morceau de pain trempé dans du vinaigre le matin, ou dans de l’eau et du vinaigre, ou dans du vin et du vinaigre. parce que le vinaigre nuit parfois à l’estomac, sa malice est corrigée avec de la cannelle ou de l’eau de mastic, qui supprime sa malice, réconfortant l’estomac. » (consultation de la faculté de médecine de Paris, 1348)
D’autre part, le vinaigre est à usage externe pour humecter une éponge dont s’échapperont, s’il fait assez chaud, des vapeurs qui purifieront l’air ambiant.
« Lorsqu’un médecin, un prêtre ou un ami souhaite donc rendre visite à un malade, […] Il procédera ainsi : s’il fait chaud, il tiendra une éponge imbibée de vinaigre près du nez ; s’il fait froid, il tiendra de la rue ou du cumin dans sa main et nous commandons de l’appliquer continuellement près du nez, en prenant garde à ne pas laisser le malade haleter. » (consultation d’un médecin de Montpellier, 1349)
La propriété anti-putréfaction du vinaigre, propre également à purifier l’air, et l’utilisation de plantes aromatiques, elles aussi propres à pénétrer dans le corps via leur parfum propre ou les fumigation pour y fortifier l’équilibre des humeurs, sont vues comme adaptées à différentes conditions mais avec des effets analogues. Composer des remèdes complexes mélant vinaigre et plantes ou compositions aromatiques n’est pas envisagé.
Pour compléter ce tableau, citons encore deux préservatifs fort usités : thériaque et mithridate (rappelons que le premier est une amélioration du second par Andromaque (Ier siècle), le médecin de l’empereur Néron (37-68)). Les deux remèdes de polypharmacie sont réputés, la thériaque comme une panacée (donc notamment contre le venin et les poisons), tandis que le mithridate est spécifiquement destiné à empécher les empoisonnements.
« La thériaque est fort utile tant aux sains qu’aux malades. Pourtant il est bon d’en user deux fois le jour avec vin clair ou eau de rose claire ou cervoise. Et ne doit on prendre de thériaque [à chaque] fois à la quantité d’un pois et du vin, eau de rose ou cervoise à la monstrance de deux cuillers : et la thériaque doit [y] être dissoute dans le vaisseau » (Remède très utile …)
Enfin, il est courant de conseiller, en guise de protection, de faire pratiquer, suivant l’auteur, une saignée ou une phlébotomie. Il semble que cette opération soit destinée à purger le corps et à le renforcer puisque l’opération doit être suivie de repas revigorant de viande, arrosés de vins ou de cervoise.
« Phlébotomie peut une fois le mois être faite si l’age ou autre chose ne le défend comme être en pélerinage ou en aucune fragilité de nature ou malade flux de sang. Et que cette phlebotomie soit faite en la basilique avant que la personne prenne une réfection corporelle [en consommant de la] de viande. Et après l’incision, la personne doit être et se tenir joyeusement et boire bon vin ou cervoise sans faire d’excès et se garder de dormir le jour où la basilique est incisée […] car en dormant la chaleur intrinsèque appelle et attire à soit le venin au coeur et aux autres membres principaux » (Remède très utile …)
Post Moyen Age
A la Renaissance, les avis demeurent du même ordre.
Ambroise Paré (1510-1590) propose lui aussi d’utiliser « quelques choses aromatiques, astringentes & pleines de vapeurs » et cite comme herbes aromatiques à utiliser « rue, mélisse, romarin, scordium, sauge, absynthe, cloux de giroffle, muguette, safran, racine d’angélique et racine de de livèche« . Il se démarque néanmoins en proposant de faire une extraction des principes odoriférants en faisant « tremper [les plantes aromatiques] une nuit en fort vinaigre & en eau de vie ». Prenant de l’ensemble obtenu « la grosseur d’un oeuf enveloppé dans un mouchoir ou une éponge trempée et imbibée dans ladite eau », il propose de la « flairer au nez » ou de l’appliquer localement sur le coeur en fomentation. L’utilisation de l’éponge pour respirer les vapeurs reste toutefois pour lui la meilleure et la plus efficace des méthodes car « il n’y a rien qui contienne plus les vertus et esprits des choses aromatiques & odorantes que [le] fait l’éponge« . A noter que Paré distingue également les plantes à utiliser suivant la saison et qu’il fasse donc froid ou chaud.
Thériaque et mithridate peuvent également être ajoutés aux plantes dans la composition aromatique pour préparer des pommes de senteur d’été ou d’hiver donc destinées à des pomanders. Paré propose aussi des poudres à porter sur soit, parfois directement sur le coeur.
Traité d’Ambroise Paré sur la peste et la petie vérolle et rougeole (ed 1580)
Plus proche de l’idée du vinaigre des 4 voleurs, Paré signale également, bien qu’il ne s’agisse pas de son traitement préservatif de première intention, « qu’on se pourra laver tout le corps de vinaigre auquel on aura fait bouillir graines de genièvre, laurier, racine de gentiane, souchet, millepertuis mélangés à de la thériaque ou du mithridate ». Dans ce mélange, c’est essentiellement le vinaigre qui est considéré agir car « le vinaigre est contraire aux venins tant chauds que froids, et garde de [la] pourriture, d’autant qu’il est froid et sec, qui sont deux choses contraires et répugnantes à la putréfaction« . Notons au passage que les ingrédients ajoutés au vinaigre constituent, pour Paré, essentiellement des choses qui vont « corriger » sa sècheresse et froideur afin d’éviter « l’obstruction des pores [de la peau] et la respiration« . L’application peut être sur tout le corps ou certaines parties « qui ont grand consentement au coeur & à toutes les parties nobles » (aisselles, coeur, tempes, aisne et parties génitales).
On trouve dans ce texte une première utilisation de vinaigre aromatisé présentant une analogie avec le vinaigre des 4 voleurs, mais le contexte d’utilisation et la formule sont différents et il ne s’agit pas d’un traitement préservatif principal.
Postérieurement à la Renaissance, de nombreux traité sur les préservatifs et remèdes contre la peste citent différents vinaigres tel Maurice de Tolon (?? – 1668), qui donne la recette du vinaigre impérial, un mélange de vinaigre blanc avec clous de girofles, de racines d’angélique et d’imperatoire. L’utilisation se fait par l’intermédiaire d’une éponge dans une boule de métal type pomander. On peut aussi se frictionner avec ce mélange, à l’instar des préconisations de Paré. Ces vinaigres sont cités de nombreuses fois dans certaines pharmacopée populaires publiées en temps d’épidémie. Mais ce ne sont pas des recettes identiques à celle de ce vinaigre des 4 voleurs.
Joseph du Chesne, sieur de la Violette (1544 – 1609), mentionne plusieurs vinaigres (vinaigres rosat, de suzeau, de vin…) mais pas de confection se rapprochant de ladite recette des 4 voleurs.
Joseph du chesne, sieur de la Violette, conseiller et médecin ordinaire du roi.
Nous pouvons citer bien d’autres médecins célèbres du XVIIème siècle qui tous parle de vinaigres sans évoquer ce procédé, tel par exemple, Pierre Jean Fabre (1588 – 1658), médecin montpellierain, qui fit en son temps autorité en matière de peste dans le sud de la France entre 1628 et 1632.
Portrait de Pierre Jean Fabre spécialiste de la peste, dans son Palladium spagyricum de 1624
Son « traité de la peste » publié à Toulouse en 1629 (soit un an seulement après le début de la grande peste toulousaine de 1628), présente une analyse très complète tant de la nature de la maladie, de ses causes et symptômes que des façons de la guérir ou de s’en préserver. Etant l’oeuvre d’un médecin spagirique, c’est à dire pratiquant la médecine dite « chymique » à ‘instar de Paracelse (1493-1541), il s’intéresse aux remèdes que ladite chimie peut tirer des animaux, végétaux, minéraux, sels et métaux. Son livre présente néanmoins des approches galénistes plus « conventionnelles » avec des remèdes chirurgicaux autour de la saignée, ou des remèdes tirés de plantes (il en recense environ 130 pouvant avoir un effet contre la maladie, dont de nombreuses aromatiques).
Frontispice du traité de la peste de P. J. Fabre publié à Toulouse en 1629
Ses méthodes de désinfection des maisons des pestiférés exploitent essentiellement des fumigations de genèvrier, associées à l’utilisation de rue, armoise et absynthe sous différentes formes (plante, poudre).
Sa « methode pour preserver de la peste tous ceux qui servent les pestiferez, Prestres, Medecins, Chirurgiens & autres« , activités les plus proches de celles reprochées aux fameux « 4 voleurs » de la légende, fait la part belle aux extraits de plantes aromatiques, mais n’exploite aucune préparation proche du fameux vinaigre. Outre l’utilisation d’un costume de « marroquin » (un cuir de chèvre utilisé dans le célèbre costume des médecins de la peste) trempé dans de l’essence de lavande, elle préconise également l’onction avec un mélange d’extrait et d’essence de plantes aromatiques (rue, armoise, clous de girofle, canelle, romarin, lavande) et d’ambre.
L’absorption d’un préservatif composé de sel, rue, angélique, armoise, eau de vie, écorce de citrons et thériaque (composition souvent utilisée contre le « poison » de la peste) est également conseillée.
Enfin après la visite aux malades, une fumigation à base d’huile de genévrier, thérébentine de Venise et ambre permet de nettoyer le corps, complétée par un lavage des mains à l’eau de vie additionnée de simple vinaigre et de sel.
Apparition de la recette dans les sources
La description du préservatif
La composition du vinaigre des 4 voleurs que nous connaissons actuellement apparaît (tardivement) dans un « mémoire d’un remède contre la peste approuvé par monsieur Dodart (fils)(1664 – 1730), premier médecin du roi » et daté de 1721. C’est une recette de remède préservatif qui suit le remède contre la peste proprement dit (lequel est essentiellement une poudre de crapaud, le venin que l’animal portait supposément en lui étant censer lutter contre le venin de la maladie !).
Recette du vinaigre des 4 voleurs dans le mémoire de Dodart de 1721
Dans la version de Dodart, c’est essentiellement une infusion de différentes simples (rue, menthe, romarin, petite absinthe, lavandes et optionnellement thym et genièvre) dans du vinaigre avec un chauffage prolongé pendant 8 jours, complétée après expression des herbes par du camphre. La conservation dans des bouteilles « bien bouchées » est destinée à limiter l’évaporation du camphre.
Un autre texte, découvert dans les registres paroissiaux de Couiza (11) mentionne un remède du même nom, avec une histoire et une recette analogue (il ajoute de la sauge et de la marjolaine mais n’utilise pas de thym ou de graine de genièvre). Il est également daté de 1721 et émane d’un curé très impliqué dans l’utilisation de simples végétales. Il a d’ailleurs laissé de nombreuses autres recettes de remèdes à base de plantes dans ses cahiers et registres.
L’épisode de peste de Marseille de 1720, la dernière grande épidémie à toucher la France (100 000 victimes en Provence dont 30 à 40 000 à Marseille même), du fait de sa proximité avec le Languedoc, l’a probablement motivé à recopier cette recette. Le fait que ce féru de médecine par les plantes ait décidé de la consigner, précisément à l’occasion de ce pic épidémique, pose question. En particulier elle suggère que ce vinaigre est une toute nouvelle composition que l’on transmet, possiblement par le bouche à oreille, sous la menace du péril pesteux.
Recette du vinaigre des 4 voleurs dans les registres paroissiaux
Une origine mal localisée : Toulouse ou Marseille ?
Le texte de Dodart mentionne que la recette qui y est donnée a été tirée des registres du parlement de Toulouse suite au procès de 4 voleurs qui auraient sévis dans la ville durant « l’ancienne grande peste« . Le parlement de Toulouse ayant été créé en 1443, après deux institutions de courte durée (1303-1315, puis 1420-1428), il ne peut s’agir de la peste noire (1346-1352). Toulouse a été touchée à de nombreuses reprises par la peste mais la plus grosse épidémie a été celle de 1628-1632. C’est le plus vraisemblablement l’épisode mentionné par Dodart.
Aucune trace pourtant de ce préservatif dans les écrits de médecins locaux et contemporains de la peste de 1628. Fabre n’en parle pas en 1629. De même, il est étonnant que Jean de Queyrats, professeur de médecine à l’université de Toulouse ( ?? -1642) n’en fasse pas mention dans son ouvrage : « Bref recueil des remèdes les plus expérimentez pour se préserver et guérir de la peste ». Ayant lui-même vécu cet épisode de peste, il est vraisemblable qu’il n’aurait pas manqué de consigner la recette d’un tel remède puisque ce dernier est décrit comme très efficace.
Jean de Queyrats
De même, Pierre Bienassis ( ?? – ??) publie en 1629 un livre sur les méthodes pour se conserver en temps de peste, s’il décrit divers vinaigres avec d’autres ingrédients, il ne parle toujours pas du « vinaigre des 4 voleurs » et pourtant c‘est un médecin du sud de la France, d’Agen pour être précis que ne se situe qu’à une centaine de kilomètre de Toulouse et dont l’épidémie fait suite à celle de Toulouse.
Si l’on regarde à présent les pharmacopées de ville ou de régions, on ne trouve pas non plus trace du vinaigre des 4 voleurs avant la moitié du XVIIIème siècle.
Ces pharmacopées « officielles » répondent à une volonté d’encadrer plus strictement et localement les préparations de médicaments en fixant leur contenu et leur mode de réalisation. Ces documents normatifs sont généralement l’oeuvre d’un collège de médecins locaux et peuvent être motivés par des demandes du pouvoir local ou régional. Elles se développent largement à partir du XVIIème siècle en parallèle des pharmacopées d’auteurs, pourtant très appréciées et utilisées, telles que la pharmacopée royale galénique et chymique de Moyse Charras (1619-1698 – première édition en 1676) ou la pharmacopée universelle de Nicolas Lemery (1645-17115 – première édition en 1697). Ces deux pharmacopées d’auteur ne seront pas pour autant écartées lors de la publication des pharmacopées de ville/région puisque, tant pour Charras que pour Lemery, on en publierea régulièrement des versions mises à jour et ce, même de façon posthume loin durant le XVIIIème siècle.
Dans le cas de Toulouse, la première pharmacopée est publiée en 1648 en réponse à un arrêt (de la même année) du parlement de la ville qui « enjoint aux Professeurs en la faculté de Medecine, & autres docteurs en icelle, de s’assembler en huictaine après la signification du present Arrest, pour entr’eux dresser un Dispensaire de tous les medicamens necessaires aux Boutiques desdits Apothicaires, & la forme, & comme ils doivent estre preparez, lequel sera imprimé & exactement gardé par lesdits Apothicaires, ausquels ladite Cour a enjoint & enjoint suivant iceluy, de preparer leursdits medicamens & compositions« . Le Codex medicamentarius seu Pharmacopoea Tolosana est établi par un collège de 12 médecins placés sous la direction du doyen de la faculté de médecine Pons-François Purpan (1593-1660).
Une seconde édition est publiée en 1695 à l’initiative des apothicaires de la ville pour remplacer la première édition, alors dépassée. Aucune de ces deux éditions ne présente de vinaigre des 4 voleurs ce qui semble en totale contradiction avec l’idée que ce préservatif aurait été très efficace et connu des autorités.
Edition de 1648 de la pharmacopée toulousaine et détail des vinaigres référencés
Pour en revenir aux pharmacopées de ville, Paris pour sa part conçoit la première édition de son Codex medicamentarius seu Pharmacopoea parisiensis en 1638, qui est ensuite maintenue à jour par des éditions successives (1639, 1645, 1732, 1748, 1758).
Le vinaigre des 4 voleurs n’y est présent qu’à partir de l’édition de 1748 sous le nom de vinaigre prophylactique (acetum prophylacticum) « dit des quatre voleurs ». La formule est plus complexe que celle présentée par Dodart mais reste sur le principe d’une base de vinaigre additionnée de plantes essentiellement aromatiques (petite et grande absinthe, romarin, sauge, menthe, rue, fleur de lavande, ail, acore, cannelle, clous de girofle, noix de muscade) et de camphre.
La composition change de nom dans l’édition de 1758 pour devenir un vinaigre antiseptique (acetum anti-septicum) avec pratiquement la même composition (modification du nom de l’acore).
On le retrouve dans la première pharmacopée française (1818 Latin, 1819 Français) sous le nom de « vinaigre aromatique alliacé » (le camphre y est dissous dans l’alcool) « ou antiseptique ou vulgairement vinaigre des 4 voleurs ». Il est qualifié au XIXème « d’oxéolé d’absinthe alliacé« , avec toujours les noms courants de vinaigre antiseptique ou des 4 voleurs.
Vinaigre des 4 voleurs dans l’édition de 1748 de la pharmacopée parisienne
Quelle hypothèse ?
Nous avons vu que rien ne vient étayer une hypothèse médiévale ou même Renaissance dans l’apparition de ce remède.
L’utilisation de camphre dans la composition du préservatif est un indice cohérent avec une datation XVII/XVIII ème du vinaigre des 4 voleurs. A cette période en effet, le commerce d’importation et de purification du camphre « vrai » (issu du camphrier Cinnamomum camphora) s’est développé et est dominé par les Pays Bas, assurant une disponibilité de cet ingrédient sur le marché d’Europe de l’Ouest. L’utilisation du camphre dans des recettes de santé et dans la cosmétologie s’en trouve nettement augmentée sur cette période. On le retrouve aussi dans des préservatifs anti peste de type fumigation. Par exemple :
« Cinquante livres de poix rezine, quarante livres de soufre, six livres d’antimoine. Une livre et demie de camfre. Le tout mis en poudre, ladite quantité à proportion, se brûle sur le foin, & s’imbibe d’eau de vie & vinaigre, comme dessus : On en prend quatre livres pour une chambre de vingt pieds en quarré. » (Parfums et remèdes contre la peste, 1720)
Notons que le texte sus-cité présente des analogies de principe avec celui de Dodart. Comme lui, il est publié à Paris, à l’époque de la peste de Marseille, et il est censé se référer, encore comme le texte de Dodart, à des remèdes utilisés avec succès pendant d’anciens épisodes de peste. Le sous titre du traité précise en effet qu’il s’agit de remèdes « dont s’est servi avec tout le succez possible le Pere Leon Augustin Déchaussé de France, lequel a été emploïé par le Roi pour guerir les personnes attaquées de la contagion qui reignoit en plusieurs endroits du Roïaume en 1666. 1667. 1668. & 1669 ».
Pour revenir au camphre véritable, il est complexe d’emploi dans les préparations aqueuses puisqu’il est difficile à réduire en poudre et qu’il se dissout essentiellement dans l’alcool, un composant peu disponible en pharmacopée avant la toute fin du Moyen Age.
A noter que le terme camphora recouvre deux produits différents au Moyen Age : le jus de Camphorosma monspeliaca, une petite plante méditerranéenne apparemment connue dès l’Antiquité avec des références à Dioscoride, et le camphre vrai, probablement introduit en Occident à partir du IX/XIème siècle par les arabes (le terme camphora dériverait du nom arabe al kafur), rapporté par caravane d’Asie. Au Moyen Age c’est un ingrédient très coûteux et le livre des simples médecines mentionne qu’à cause de son prix élevé, il est très souvent falsifié. Au demeurant aucune recette de préservatif médiéval ne mentionne l’utilisation de camphre. Certains auteurs modernes supposent qu’il aurait pu être utilisé en fumigation contre la peste.
Il semble au final que la recette du vinaigre des 4 voleurs ait une origine liée à la peste de Marseille en 1720 et ne soit aucunement rattaché à l’épisode de peste Toulousaine de 1628-1632. Il n’est en effet cité par aucun médecin contemporain, même vivant dans la ville de Toulouse ou sa région, dans des textes dédiées à la lutte contre cette maladie alors qu’on le présente comme une préservatif très efficace. L’absence de ce vinaigre dans les deux pharmacopées de ville Toulousaine, dont la première est commandée par les autorités qui gèrent également la parlement où aurait été récupérée la recette dudit vinaigre, semble confirmer que la recette ne provient pas de cette ville.
Par contre, la chronologie de l’apparition de cette recette en 1721, dans deux sources distinctes et géographiquement éloignées, milite pour sa mise au point à cette époque. La reprise par un curé Languedocien peut laisser penser que le préservatif ait été effectivement créé et utilisé à Marseille lors de la peste de 1720, puis diffusé possiblement par le bouche à oreille. Ceci expliquerait les différences observées entre la recette languedocienne et celle de Paris. L’entrée au codex parisien en 1748 prouve que la recette a du recevoir une certaine attention et qu’on lui attribuait une efficacité, ce qui est tout à fait possible puisque le vinaigre est connu pour être un répulsif contre rats et puces.
Un artéfact intéressant est constitué par une pharmacopée de Nicolas Lemery de notre collection, dans son édition de 1734, dans laquelle ne figure pas encore le vinaigre des 4 voleurs, mais où l’on trouve une référence à ce répulsif ajoutée à la main par le propriétaire de l’exemplaire. Elle suggère que ledit vinaigre a bien suscité un certain intérêt dans les cercles de soignants de l’époque.
Mention manuscrite au vinaigre des 4 voleurs dans la pharmacopée de 1734 de Lemery
Le référencement de la peste de Toulouse dans le texte de Dodart semble plutôt un effet stylistique fréquemment utilisé afin de légitimer un point abordé par une caution ancienne (à l’instar du texte à propos du Père Léon Augustin Déchaussé de France cité ci-dessus).
Il est également possible que la personne ayant rapporté la recette à Dodart, lui ait indiqué, pour les mêmes raisons, qu’elle avait été utilisée à Toulouse. Ceci serait cohérent avec la diffusion de bouche à oreille que nous évoquions plus haut.
Enfin, n’écartons pas la simple hypothèse d’une erreur humaine.
Conclusion
Cette histoire du « vinaigre des 4 voleurs » inventé au Moyen Age ne résiste pas à un examen rigoureux des sources historiques actuellement disponibles. Il s’agit au mieux, et selon toute vraisemblance, d’une « légende urbaine » parmi tant d’autres. Les auteurs modernes ayant composé sur le sujet, telle qu’Annick Le Guerer, n’apportent aucun élément de preuve sur une possible origine médiévale (et du reste ils ne le prétendent pas non plus).
Affirmer le contraire dans des animations de type vulgarisation scientifique sur l’histoire de la médecine du Moyen Age, c’est induire en erreur le public sur la foi d’anciennes idées reçues. Ca ne constitue en rien une approche sourcée de l’histoire de la discipline.
Il n’en reste pas moins que le vinaigre figure bel et bien, et depuis longtemps, dans l’arsenal des préservatifs contre la peste. Le Moyen Age semble plutôt s’attacher à ses vertus anti-putréfiantes. En tant que tel, le vinaigre est utilisé soit tel quel pour un usage externe (lavage des mains) ou interne (absorption de vinaigre liquide ou inhalation de vapeurs acétiques au moyen d’éponges). Il ne constitue pas en soit le préservatif par excellence mais est employé au sein d’un ensemble de mesures qui font la part belle aux plantes aromatiques autochtones.
On peut y voir une simple application des prédicats de santé établis dès l’antiquité, à savoir que la mauvaise odeur est malsaine et que, par renversement de la relation de cause à effet, la bonne odeur est saine. Utilisées de différentes façons, notamment en fumigation, les simples aromatiques contribuent à assainir l’environnement intérieur des maisons. Les compositions de polypharmacie type mithridate ou thériaques et les actes chirurgicaux autour du prélèvement de sang complètent le tableau.
La Renaissance conserve une place secondaire au vinaigre dans l’arsenal préservatif. Nous avons vu que Paré propose une préparation alliant vinaigre et plantes aromatiques, c’est à dire la capacité anti-putréfiante et les vertus assainissantes des bonnes odeurs. L’ensemble peut être utilisé en fomentation sur tout ou partie du corps. Ce préservatif ne constitue pas le moyen principal pour empêcher d’attraper la peste. Les plantes aromatiques ont toujours un rôle prépondérant.
Le XVIIème apporte peu de différences hormis l’utilisation de vêtement préservatif du même type que celui du fameux costume de médecin de la peste. Encore est-il lui aussi parfumé par de l’eau de lavande.
Le vinaigre des 4 voleurs semble au final vraisemblablement être une création liée à la peste de Marseille de 1720. Le développement du commerce de camphre par les Pays Bas expliquerait l’ajout de cet ingrédient dans une formulation comportant vinaigre et plantes aromatiques à l’instar de qui était déjà proposée comme préservatif « secondaire » par Ambroise Paré. Le vinaigre des 4 voleurs a manifestement retenu l’attention puisque ce vinaigre prophylactique est repris dans diverses pharmacopées. Peut être son efficacité a-t-elle été constatée, possiblement en raison de l’effet répulsif des ingrédients sur les rats et puces.
Quant à l’histoire des 4 voleurs, elle semble plus appartenir au kolklore qu’à la réalité. Notons à ce sujet que ce vinaigre est aussi connu en Italie où une légende proche en attribue la création à 7 voleurs, également détrousseurs/cambrioleurs de pestiférés. La proximité Marseille/Italie pourrait expliquer cette diffusion.
Bibliographie
Pierre Bienassis, « Briefve methode pour se conserver en temps de peste. Contenant la preservation & curation de la peste, la sedation de ses accidents ;…dédiée à Messieurs de la Ville d’Agen », 1629, à Tolose par Raimond Colomiez
Jean de Queyrats, « Bref recueil des remèdes les plus expérimentez pour se préserver et guérir de la peste », 1652, à Toulouse chez François Boude
Maurice de Tolon, « Preservatifs et remedes contre la peste, ou le capucin charitable, enseignant la methode pour remedier aux grandes miseres que la peste a coutume de causer parmy les peuples… », 1668, à Paris chez la veuve de Denys Thierry
Claude Jean Baptiste Dodart, « Mémoire d’un remède contre la peste approuvé par monsieur Dodart, premier médecin du roi », 1721, à Paris chez Charles Huguier et André Cailleau
Joseph du Chesne sieur de la Violette, « Peste reconnue et combattue », 1608, à Paris chez Claude Morel
Pierre Jean Fabre, « Traicté de la peste selon la doctrine des médecins spagyriques », 1629, à Toulouse par Raimond Colomiez
Arnold Carl Klebs, Eugenie Droz, « Remèdes contre la peste, fac-similés, note et liste bibliographique des incunables sur la peste », 1925, Paris, E. Droz & E. Nourry